Quel avenir pour l’action communautaire?

Jean-Claude Ravet

Les mouvements québécois d’action communautaire ont une longue histoire. Une histoire remarquable de solidarité, de luttes et d’entraide. Ils ont entrepris et entreprennent généralement, avec peu de moyens, de durs combats pour la dignité de populations exclues, marginalisées et appauvries auxquelles ils redonnent pouvoir sur leur vie. Si l’État a été à maintes reprises la cible de leurs revendications, il a aussi appris de leurs initiatives populaires. Des institutions, des services, des mesures, des lois même en sont issus. C’est que l’action communautaire est le signe du bouillonnement créatif, imaginatif de la société civile qui, devant des injustices, des souffrances et des misères humaines, se refuse à l’indifférence. Elle déploie au contraire toute la puissance de la solidarité sociale, sans attendre que des experts ou des mandatés des pouvoirs établis décident de se pencher sur ces « cas ». Elle est, en cela, une force vive de la communauté. Étouffer cette solidarité, la discipliner, la neutraliser ou lui substituer des mécanismes impersonnels ne peuvent aboutir qu’à mutiler une société, en vidant celle-ci de la capacité d’agir et d’initier des espaces d’humanisation. Dès lors, cela ouvre la voie à une gestion autoritaire ou technocratique des choses, ainsi qu’à une vague de conformisme servile face aux pouvoirs institués. À l’opposé, plus l’action communautaire se décline en réseaux multiples, pluriels et autonomes, plus elle crée les conditions d’émergence d’une conscience citoyenne et d’acteurs sociaux.

L’action communautaire ne consiste pas seulement à rendre des services utiles et même indispensables à une population nécessiteuse. Elle est avant tout création humaine, apprentissage de la parole publique, conscientisation, expérience de la liberté, résistance et insubordination à toute situation d’injustice. Grâce à elle, des gens auparavant écrasés par leurs manques, leurs souffrances, l’exclusion dont ils faisaient l’objet, se reprennent en main, éprouvent leur dignité et leur pouvoir, et mettent en œuvre leur responsabilité vis-à-vis de la collectivité dont ils se sentent désormais parties prenantes. Grâce à elle, des espaces singuliers surgissent au sein desquels ceux et celles qui s’y côtoient dans l’interaction solidaire et l’engagement social apprennent ensemble à « apparaître » comme sujets politiques.

Parler de l’action communautaire, c’est donc en parler comme d’une composante essentielle de l’action démocratique – la démocratie étant avant tout une manière particulière d’agir sur la réalité sociale. Or, celle-ci se caractérise par des rapports sociaux conflictuels et par le fait que des rapports de force y interfèrent constamment. L’enjeu de la démocratie réside ainsi dans la mobilisation des individus en tant que sujets et acteurs sociaux, conscients de leurs responsabilités communes et de leur pouvoir – compris en tant qu’actions collectives et concertées – dans les affaires humaines. Ce bouleversement démocratique de l’ordre social qui conteste l’accaparement du champ politique par une élite qui y serait autorisée au nom d’un statut ou d’un titre quelconque, révèle, du coup, la place de choix que tient l’action communautaire dans la vie démocratique. Celle-ci, en œuvrant à transformer les ghettos de l’exclusion en espaces de subjectivités, conteste la répartition des besoins, la distribution des rôles, l’assignation à des places déterminées dans la société. En déstabilisant l’État dans ses priorités et en le forçant à s’occuper des laissés-pour-compte, l’action communautaire ne peut qu’établir un rapport conflictuel avec lui et l’ordre qu’il incarne. Ce type de rapport, l’État – s’il veut se définir comme démocratique – doit être en mesure de l’assumer. Plus, il doit le soutenir et non pas le neutraliser.

La lutte menée pour la Politique de reconnaissance et de soutien de l’action communautaire ne visait pas autre chose. Pour l’instant, certains y gagnent sans voir leur autonomie menacée. Mais il reste clair que l’État québécois, pris dans les mailles du courant néolibéral dominant, tente de grignoter l’autonomie de certains groupes et de neutraliser leur dimension contestatrice en cherchant à les modeler à ses attentes : donner des services complémentaires aux services publics ou en devenir des substituts à rabais. Il a incité fortement ces groupes à adopter, en échange de subventions, un modèle technocratique, en insistant sur le rôle des experts. Nombreux résistent et gardent leur liberté d’action, refusant ce rôle de sous-traitance. Nombreux aussi s’y sont soumis.

En écho à cette offensive, l’action communautaire donne des signes d’essoufflement, prise dans l’étau du financement de plus en plus minimal, restrictif, « contrôlant ». Qu’on le veuille ou non, le courant néolibéral fait son œuvre de sape. Il n’en demeure pas moins que le dynamisme de l’action communautaire, primordial à la vitalité démocratique, est loin d’être éteint. Il anime toujours nombre de communautés locales, de quartiers, de régions. Il forme des réseaux, des alliances, des convergences. Certes, les défis sont grands. Ce dossier veut témoigner de cette réalité ambivalente : à la fois nommer les enjeux complexes auxquels l’action communautaire est confrontée et témoigner de son apport fondamental à la société québécoise.

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« mais à l’orée de la nuit navrée
comme à l’orée du jour
qu’y a-t-il
qui quoi se tient là »
Gaston Miron, Petite suite en lest

 
 

Des solidarités assiégées

Guy Paiement
L’auteur, jésuite, est théologien et animateur social


Le Québec se caractérise par un milieu communautaire dynamique qui contribue à la vitalité de notre démocratie et de nos liens de solidarité. Dans le contexte néolibéral et celui de l’actuelle crise financière, son avenir demeure toutefois précaire.

 

Histoire et tensions d’un mouvement

Jocelyne Lamoureux et Diane Lamoureux
Les auteures sont respectivement professeure au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal et professeure au Département de science politique de l’Université Laval

En évoquant les diverses étapes marquant l’évolution du mouvement communautaire au Québec, il est possible de dégager les défis que ce dernier doit sans cesse relever dans ses rapports avec le politique et la démocratie.

 

Une politique novatrice sous observation

Lorraine Guay et Deena White
Les auteures sont respectivement agente de recherche et professeure de sociologie à l’Université de Montréal en même temps que responsable de l’évaluation de l’implantation de la PRSAC

En 2001, le Québec s’est doté de la Politique de reconnaissance et de soutien de l’action communautaire (PRSAC). Une première évaluation de son implantation, réalisée de septembre 2005 à décembre 2007 par une équipe de recherche indépendante, fait état des réussites, des ratés et des défis à relever. En voici quelques faits saillants.

 

La pauvreté n’est pas une maladie!

Michel Parazelli
L’auteur est professeur à l’École de travail social de l’UQAM

Au Québec, la marginalisation sociale et la pauvreté sont considérées de plus en plus comme des états de santé plutôt que comme le résultat d’un système politique et économique générant des inégalités sociales. Un regard critique s’impose dans le milieu communautaire comme dans les institutions publiques.

 

Bâtir un contre-pouvoir

Anna Kruzynski et Marcel Sévigny
Les auteurs sont membres de la Pointe libertaire

L’indignation et la colère peuvent être canalisées dans une stratégie de lutte ramenant le milieu communautaire à l’idéal de changement social qui l’animait à ses débuts.

 

 

 

POUR EN SAVOIR PLUS

www.revuerelations.qc.ca
mars 2009