éditorial

 

Les mains sales dans des gants blancs

Écosociété, une maison d’édition québécoise sans but lucratif, a eu le courage de faire paraître Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique, d’Alain Deneault (avec la collaboration de Delphine Abadie et William Sacher). Quelques jours avant la date prévue du lancement, les avocats de Barrick Gold – la plus importante société aurifère du monde – leur faisaient parvenir une lettre menaçant de les traîner en justice ainsi que les auteurs, s’ils mettaient en circulation ne serait-ce qu’un exemplaire du livre. Selon eux, ce dernier contiendrait des propos hautement diffamatoires à l’endroit de la minière canadienne. Si la maison d’édition n’obtempérait pas, des dommages et intérêts substantiels lui seraient réclamés. Deux semaines après la parution, à la fin d’avril, la société minière met ses menaces à exécution et réclame six millions de dollars. Véritable poursuite-bâillon (SLAPP) utilisée pour museler la critique sociale! Le gouvernement québécois entend légiférer cet été pour faire obstacle à ce type de poursuites abusives. On ne peut qu’espérer qu’il tienne parole, et prestement!

De quoi parle au juste Noir Canada? Il dresse le tableau troublant des agissements de sociétés canadiennes, principalement des minières, en Afrique. Barrick Gold n’est pas la seule à être éclaboussée dans ce livre bien documenté. C’est le cas d’une trentaine d’autres. Inscrites à la bourse de Toronto, elles se livrent à un pillage « légal » – « les mains sales sous des gants blancs », dirait Prévert – au bénéfice d’actionnaires auxquels elles sont seuls redevables.

Tractations suspectes, corruption, législations défaillantes, évasion fiscale, personnages au profil mafieux, violations de droits humains – sans oublier le contexte de guerre et les intérêts des belligérants des différentes factions –, sont autant de moyens pour arriver à leur fin : maximiser les profits. C’est comme si la faiblesse politique de certains États africains et la pauvreté des communautés locales où les minières sont installées les autorisaient à faire fi de normes sociales et environnementales à la mesure de la dignité humaine. Nous-mêmes sommes entachés indirectement par ces affaires : le financement des REER, par exemple, trouve son compte dans ces « bonnes » actions boursières. Ce livre nous en fait prendre conscience et aiguise notre responsabilité citoyenne.

En mars 2007, le gouvernement Harper recevait un rapport qui faisait suite aux tables rondes nationales sur la responsabilité sociale des entreprises minières canadiennes dans les pays en développement. La réponse du gouvernement se fait toujours attendre! Or, ce rapport contient de multiples résolutions, dont la promotion d’un cadre normatif et la mise en place d’un ombudsman chargé, entre autres, de recueillir les plaintes. Noir Canada est critique à l’égard de ces résolutions, à ses dires, trop peu contraignantes. Pour d’autres, et je partage cet avis, c’est un minimum à haute valeur symbolique. Ce petit pas – qui n’empêche en rien, bien sûr, d’aller plus loin – pourrait contribuer à rompre la chaîne de l’impunité en servant rapidement de levier de résistance à nombre de communautés lésées, en mal d’instances internationales disposées à les entendre. D’ailleurs, ces résolutions minimales dérangent déjà. L’Association canadienne des prospecteurs et entrepreneurs – qui regroupe un millier de minières œuvrant dans plus de 100 pays et dont un représentant avait signé le rapport – a vite exprimé des réserves sur certaines d’entre elles qui donneraient trop de pouvoir aux communautés autochtones s’opposant à l’extraction minière sur leur territoire!

Ce « pouvoir », si dérisoire par rapport à celui de sociétés milliardaires, nous le verrons à l’œuvre en mai, à Toronto. En effet, une délégation de communautés autochtones du Chili, de Papouasie, d’Australie et du Nevada – où Barrick Gold extrait de l’or ou envisage de le faire – fera entendre une voix discordante à l’occasion de l’assemblée annuelle des actionnaires. En plus de faire valoir ses doléances et les menaces qui pèsent sur l’habitat de ces communautés, elle rappellera sans doute que la terre n’est pas qu’un magasin de ressources où puiser du profit et à fermer après usage, quitte à dédommager les habitants – rarement d’ailleurs adéquatement. Elle est un lieu de vie, à forte signification symbolique.

Mais qu’est-ce que les symboles en regard des considérations financières qui dominent le monde, autorisant récemment les boursicoteurs à spéculer, sans état d’âme, sur les denrées de première nécessité, au prix de la famine? Territoire ancestral, mémoire des origines, esprit des lieux, rapport filial à la terre – ces paroles souligneront, à la manière des poètes, que le désert de l’insignifiance qui croît sous l’empire de l’efficacité et du capital ne peut être le dernier mot de l’humanité.

« Pour l’humain, quelque chose dans la vie est plus précieux que la vie – la raison de vivre » (Pierre Legendre, Dominium mundi). Cette « vérité » toute humaine est en mesure d’inspirer le courage politique de mettre un frein à ceux qui se comportent comme les propriétaires du monde.

 

Jean-Claude Ravet

 


POUR EN SAVOIR PLUS

 
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mai 2008