La Chine : au-delà du miracle
Jean-Claude Ravet
Jamais la Chine n’aura fait l’objet d’autant de reportages et d’articles dans les médias que ces derniers temps. Elle nous est presque devenue familière; même son « communisme » ne fait plus peur. Outre les Jeux olympiques de Beijing, son tournant néolibéral y est pour beaucoup. Elle est maintenant un rendez-vous touristique prisé. Wal-Mart y a pignon sur rue. Les entrepreneurs québécois et canadiens y font des affaires d’or pendant que les marchandises made in China inondent nos marchés. Le « miracle » économique chinois impressionne avec son taux de croissance annuelle de 8 % – frisant parfois 10 %. Bien sûr, la répression politique et la violation des droits humains incommodent – le large soutien à la cause tibétaine en témoigne. Mais jamais cela ne gênera les affaires. Mieux, celles-ci seraient le remède. Ainsi, la Chine a-t-elle intégré, sans difficulté, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. La modernisation néolibérale accélérée, le consumérisme glamour et les vertus du marché finiront par avoir le dessus sur un régime autoritaire vétuste, dit-on.
Mais méfions-nous de la manière dont on nous donne à voir actuellement la Chine, car elle n’est pas innocente. Autant, jadis, le péril jaune alimentait la guerre froide, autant la fascination pour le « miracle chinois » cimente la mondialisation financière – elle-même une guerre larvée dont les millions de victimes ont l’inconvénient de souffrir et de mourir de causes « naturelles » dans l’anonymat le plus complet, derrière le rideau de fer des cotes boursières. À y regarder de plus près, le « miracle » chinois perd de son clinquant : ce pays de 1,3 milliard d’habitants – un cinquième de la population mondiale – dont près de 900 millions vivent dans les campagnes, en paie le gros prix.
C’est à la fin des années 1970 que Deng Xiaoping, succédant à Mao Zedong, entame le virage vers une économie de marché selon le modèle néolibéral, inaugurant le temps de « l’enrichissement glorieux ». Les revendications sociales et politiques du mouvement de la place Tiananmen du 4 juin 1989 – date à laquelle le mouvement a été écrasé par le régime – étaient en grande partie en réponse à la montée des inégalités sociales due à ces transformations économiques. Mais l’Occident a préféré les ignorer et ne faire état que d’aspirations démocratiques, plus conformes à l’image d’une résistance anticommuniste. En réalité, la répression du mouvement social a donné le coup d’envoi à l’accélération des réformes néolibérales des années 1990 : industrialisation massive et culture intensive dans les campagnes, précarisation du travail, privatisation des entreprises et des terres. Certes, ces réformes, entreprises de main de fer par le Parti communiste chinois, ont permis l’apparition d’une classe moyenne significative (entre 10 % et 20 % de la population), en même temps que l’intégration de richissimes hommes d’affaires au sein de l’appareil d’État. Il reste que la forte majorité de la population a vu ses conditions de vie se détériorer. Ce que cache le succès macroéconomique, ce sont les dizaines de millions de travailleurs congédiés (près de 60 millions auraient perdu leur emploi entre 1993 et 2003), des centaines de millions de travailleurs « excédentaires », l’expropriation massive de paysans de leur terre, la détérioration des conditions de travail, de la santé, de l’éducation et le déclin de la sécurité sociale. C’est sans oublier le fossé grandissant entre les riches et les pauvres, entre les villes et le monde rural, même si la paupérisation touche autant les campagnes que les villes où affluent des millions de migrants ruraux en recherche désespérée de travail – ils seraient 200 millions formant une main-d’œuvre urbaine bon marché. À cela s’ajoutent de graves problèmes environnementaux qui n’affectent pas seulement la Chine mais l’ensemble de la planète : désertification, pollution, contamination à grande échelle.1
Dans ce contexte, pas étonnant que l’exaspération des paysans et des ouvriers soit à son comble. Les conflits collectifs, qui se chiffrent par dizaines de milliers ces dernières années, se succèdent et s’amplifient contre les patrons abuseurs et les autorités locales profiteuses ou complices. La « fournaise » néolibérale du régime communiste pourrait bien se transformer en marmite explosive. Le gouvernement chinois en est conscient. C’est pourquoi il a mis en place un certain nombre de mesures – encore bien timides – pour corriger les inégalités et les injustices sociales ainsi que la pollution croissante. Quant à leur efficacité, c’est une autre affaire, étant donné le parti pris du régime pour la production à tout crin.
Le dossier de Relations, « La Chine : au-delà du miracle », porte son regard sur cette Chine oubliée des médias. En ce sens, on y aborde aussi la condition des femmes « minoritaires » et des minorités ethniques « folklorisées », ainsi que la mobilisation par le régime communiste du sentiment religieux, comme supplément d’âme à une société en proie à un capitalisme mondial féroce. Faire apparaître cette Chine maintenue dans l’ombre, c’est offrir les conditions d’une véritable solidarité avec les luttes qu’elle livre et les espoirs qu’elle porte. C’est, en même temps, prendre conscience du cul-de-sac où nous mène la manière de produire, de consommer, de vivre qui est la nôtre, et à laquelle aspire la Chine – « l’humanité est en effet en train d’être dévorée par sa propre voracité », disait le philosophe tchèque Karel Kosik. C’est ce que révèle aussi le miracle chinois..
« Qui pourrait, sous terre,
Trouver
Les larmes des martyrs
Qui ont souffert toutes les misères?
Ces larmes
Ont été scellées par des milliers de grilles de fer
Dont une seule clef peut ouvrir les portes.
Les innombrables héros qui ont essayé de s’en emparer
Sont tombés
Sous le poignard et le fusil du geôlier. »
(Ai Ts’ing, Sourire)
1. La plupart de ces données sont tirées d’Alternatives Sud, « Le miracle chinois vu de l’intérieur. Points de vue d’auteurs chinois », vol. 12, n o 4, 2005.
La Chine, une bouée de sauvetage du néolibéralisme?
Rodolphe De Koninck
L’auteur
est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études asiatiques de l’Université de Montréal
Le tournant néolibéral de la Chine a permis au capitalisme de poursuivre à vive allure sa fuite en avant dans la production déchaînée de marchandises, causant, entre autres, des dommages environnementaux désastreux.
Faire face au péril écologique
Agnès Sinaï
L’auteure est écrivaine et journaliste (Le Monde diplomatique),
elle a
co-signé le livre Sauver la Terre (Fayard, 2003) et une série documentaire : Terriens amers, paradis perdus (ARTE), 2006
Le défi environnemental de la Chine est colossal et inédit : se développer en assurant sa sécurité énergétique, tout en évitant de précipiter le réchauffement climatique. Et l’Occident fait à la fois partie du problème et de la solution.
Révoltes dans les campagnes
Nong Zhu
L’auteur
est professeur et chercheur à l’INRS-Urbanisation, Culture et Société de l’Université du Québec
Les conflits sociaux en milieu rural prennent de l’ampleur. Ils ont leur origine dans l’accaparement des terres arables à des fins industrielles, la taxation à outrance et l’appauvrissement croissant des paysans.
La dure réalité des travailleurs
Entrevue avec Han Dongfang
Après son engagement dans les manifestations de la place Tiananmen en 1989 – qui lui valut 22 mois de prison – Han Dongfang est devenu un défenseur des droits de la personne en Chine. Il dirige aujourd’hui le China Labour Bulletin, une organisation basée à Hong Kong qui soutient le syndicalisme indépendant et le respect des droits des travailleurs (voir : <http://iso.clb.org.hk/en>). Nous l’avons rencontré à Montréal, en février 2007, alors qu’il était conférencier invité dans le cadre d’un événement organisé conjointement par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, le Centre d’études de l’Asie de l’Est et le Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail.
Entrevue réalisée par Louise Dionne
Le sort des minorités ethniques
Marijo Demers
L’auteure
est doctorante à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa
Au cours des dernières décennies, les autorités chinoises ont oscillé entre une vision d’assimilation et de tolérance face au pluralisme ethnique. Les minorités peuvent faire valoir leurs traits distinctifs à condition qu’elles ne remettent pas en cause l’unité et la stabilité du pays.
Quand le régime courtise le religieux
André Laliberté
L’auteure est professeur agrégé à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa
La réhabilitation de la pensée de Confucius par les autorités chinoises est une manière de récupérer le sentiment religieux et desusciter l’adhésion de la population autour du Parti, présenté désormais comme le défenseur de la culture nationale.
POUR
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